L'État est-il ami ou ennemi de la liberté ? Lors de son voyage en Amérique, Tocqueville découvre dans la démocratie une nouvelle forme d'oppression, invisible et insidieuse — le despotisme doux.
Lors de son voyage en Amérique, Tocqueville observe la démocratie américaine de près. Il y découvre les risques inhérents à la démocratie — des dangers qui viennent de l'intérieur, non de l'extérieur.
Le peuple est menacé par une nouvelle forme d'oppression qui ne peut plus être décrite par les anciens termes du despotisme classique.
« Voulons-nous être libres et maîtres de nous-mêmes — ou enfermés dans la cage dorée du despotisme doux ? »
« Je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres… »
Au-dessus de cela s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? C'est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l'emploi du libre arbitre ; qu'il renferme l'action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu chaque citoyen jusqu'à l'usage de lui-même. Il en couvre la surface d'un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d'agir, mais il s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n'être plus que un troupeau d'animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.
Le danger décrit par Tocqueville correspond à la tyrannie douce de Huxley. Le citoyen se mène dans une dépendance exagérée. Ainsi, le gouvernement devient le « berger d'un troupeau d'animaux timides ».
Chez Orwell, c'est la peur qui règne. Chez Huxley — et Tocqueville — c'est le confort. Les hommes ne sont pas contraints, ils sont séduits.
« Dans ce système, les citoyens sortent un moment de la dépendance pour indiquer leur maître, et y rentrent. »
Dans la démocratie représentative, le citoyen ne participe pas directement aux décisions — il élit un représentant. Son seul pouvoir politique est le droit de vote.
Entre les élections, le peuple abdique son pouvoir et ne dispose quasiment d'aucun moyen d'influencer le gouvernement. La souveraineté populaire n'existe que le temps d'un scrutin.
En accordant une importance exagérée à la vie privée, le citoyen risque de se désintéresser totalement de la vie publique. Or les dirigeants ont intérêt à ce que les citoyens se cantonnent à leur sphère privée.
Une démocratie où le peuple se désintéresse du pouvoir ne mérite plus ce nom. C'est un despotisme doux où les dirigeants peuvent gouverner l'État à leur guise.
Le berger et le troupeau : L'État devient le berger d'un peuple d'animaux timides — il pourvoit au bien-être et à la sécurité, mais en échange de la capacité politique des citoyens.
Ce qui intéresse avant tout le citoyen moderne, c'est la recherche du bonheur individuel. Il est replié sur lui-même et poursuit principalement ses intérêts particuliers.
Conséquence : le citoyen risque de se désintéresser de ses concitoyens et des injustices dans sa société.
Le repli sur la sphère privée entraîne une participation de moins en moins grande à la vie politique. La démocratie dépérit si personne ne l'exerce activement.
Conséquence : la classe politique accumule un pouvoir croissant — inaperçu, sans entrave, sans contrôle.
La liberté n'est jamais définitivement acquise. Et il est difficile de la préserver lorsqu'elle entre en concurrence avec les séductions du plaisir et du divertissement.
La démocratie moderne recèle un danger nouveau : non pas un tyran armé, mais un État tutélaire qui émascule insensiblement les citoyens.
Le citoyen vote, mais ne gouverne pas. Entre les scrutins, il abdique son pouvoir et retombe dans la dépendance.
L'individualisme et la dépolitisation sont les ennemis intérieurs de la démocratie. Qui échange la liberté contre le confort finit par perdre les deux.
« La liberté n'est jamais acquise. »