« Concevons une chose très simple. Une pierre, par exemple, reçoit une quantité précise de mouvement d’une cause extérieure, qui lui donne l’impulsion. Par la suite, l’impulsion de la cause extérieure ayant cessé, la pierre poursuivra nécessairement son mouvement. Le fait que la pierre reste en mouvement est donc contraint, non parce qu’il est nécessaire, mais parce qu’il doit se définir par l’impulsion de la cause extérieure. Et ce qui vaut ici de la pierre, il faut le comprendre pour n’importe quelle chose singulière, même si on la conçoit comme composée et apte à un grand nombre de choses. (…)
Ensuite, conçois à présent, si tu veux bien, que la pierre pense, tandis qu’elle poursuit son mouvement. Elle sait qu’elle s’efforce, autant qu’il est en elle, de poursuivre son mouvement. Eh bien, dans la mesure où elle n’est consciente que de son effort et qu’elle est tout sauf indifférente, cette pierre croira être parfaitement libre et persévérer dans son mouvement sans nulle autre cause que parce qu’elle le veut. Et voilà cette fameuse liberté humaine que tous se vantent d’avoir ! Elle consiste uniquement dans le fait que les hommes sont conscients de leurs appétits [désirs] et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés. »
Spinoza, Lettre à Schuller, octobre 1674, trad. M. Rovere