Philosophia

Déterminisme
Pouvons-nous vouloir ce que nous voulons ?

De l’expérience de Libet au démon de Laplace : notre volonté est-elle libre, ou seulement le résultat de causes que nous ignorons ?

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Partie 1
Les fameux singes bourrés des Caraïbes
SpoilerCliquez pour afficher le texte

« 15 % des singes sont abstinents, 65 % sont des buveurs occasionnels et 15 % sont de gros buveurs. Ils boivent environ quatre cocktails par jour »

Mario Ludwig, biologiste (Deutschlandfunk Nova)

Pour les 5 % restants, les chercheurs parlent de « buveurs suicidaires ». Il s’agit de singes qui veulent mettre fin à leurs jours par l’alcool. Au fait : cette répartition en pourcentages correspond exactement aux chiffres que l’on retrouve aussi dans la société humaine.

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Partie 2
L’expérience de Libet

Comment puis-je être libre, si mon cerveau a déjà commencé à agir ?

Photographie en noir et blanc d’une personne assise dans un dispositif d’expérience avec des électrodes

Dans l’expérience de Libet, on vous place devant une horloge qui défile rapidement, et on vous donne un bouton sur lequel vous pouvez appuyer au moment qui vous plaira. La seule chose qu’on vous demande c’est de retenir le moment indiqué par l’horloge au moment où vous prenez votre décision d’appuyer. Dans le même temps, des électrodes placées sur votre crâne suivent votre activité cérébrale.

Ce dispositif permet de mesurer :

  1. le moment où vous prenez la décision d’appuyer,
  2. le moment où votre cerveau commence à s’activer, et
  3. le moment où vous appuyez physiquement sur le bouton.

La découverte spectaculaire de Libet, c’est que l’activation cérébrale précède la décision consciente, et ce de plusieurs centaines de millisecondes.

Le déroulement de l’expérience

Cliquez sur « Rejouer » pour suivre l’expérience dans le temps.

Interprétée de manière brute, l’expérience de Libet semble condamner le libre-arbitre : vous avez l’impression de décider d’appuyer à un certain moment, mais votre cerveau a déjà décidé depuis presque une demi-seconde ! Comment puis-je être libre de décider quelque chose, si au moment où j’ai conscience de choisir, mon cerveau a déjà commencé à agir ?

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Partie 3
Cause et effet

Si tout a une cause, ma volonté en a une aussi.

Le déterminisme s’entend comme une doctrine philosophique selon laquelle, certaines conditions étant données et connues, les faits qui s’ensuivront sont prévisibles avec précision. Le déterminisme rapporte la notion que la nécessité règne dans l’univers.

Une chaîne de causes et d’effets

Cliquez sur un domino pour le pousser. Chaque chute est l’effet nécessaire de la précédente.

Selon le philosophe Karl Popper le déterminisme est une pensée « selon laquelle la structure du monde est telle que tout évènement peut être rationnellement prédit, au degré de précision voulu, à condition qu’une description suffisamment précise des évènements passés, ainsi que toutes les lois de la nature, nous soient données ».

L’homme faisant partie du monde physique, il se pose la question si son esprit est aussi soumis au principe de la causalité et par conséquence si sa pensée et son vouloir sont donc déterminés ?

Si chaque décision, chaque événement est entièrement déterminé par les circonstances, je ne suis pas libre de vouloir autrement ; je ne saurais faire un choix différent dans des circonstances identiques.

Nietzsche
Le corps

L’homme est déterminé par son corps, car il est soumis à ses passions, à ses pulsions, à ses instincts. Il s’agit d’un déterminisme d’ordre biologique. La conscience n’est qu’une anecdote, un détail – voire une erreur de l’évolution. Ce qui importe, c’est le corps.

Freud
L’inconscient

L’homme est déterminé par son inconscient, instance psychique dont le contrôle échappe à la conscience et la volonté. La conscience est débordée de toute part par l’activité de l’inconscient. Le libre arbitre est nié par Freud, tout choix étant, au moins en partie, déterminé par des raisons inconscientes.

Karl Marx
L’existence sociale

Marx défend une conception matérialiste de la conscience. Les conditions matérielles de l’existence sociale déterminent la conscience individuelle : « Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience ».

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Partie 4
Pierre-Simon Laplace : la volonté de l’homme est déterminée

Mathématicien, astronome et physicien français (1749 – 1827)

Illustration : portrait de Pierre-Simon Laplace en perruque poudrée et habit brodé

Pierre-Simon Laplace (1749 – 1827) est un mathématicien, astronome et physicien français. Il a contribué à l’émergence de l’astronomie mathématique dans son traité intitulé « Traité de Mécanique Céleste ». Cet ouvrage a transformé l’approche géométrique de la mécanique développée par Newton.

Les événements actuels ont, avec les précédents, une liaison fondée sur le principe évident, qu’une chose ne peut pas commencer d’être, sans une cause qui la produise. […] La volonté la plus libre ne peut sans un motif déterminant, leur donner naissance ; car si toutes les circonstances de deux positions étant exactement semblables, elle agissait dans l’une et s’abstenait d’agir dans l’autre, son choix serait un effet sans cause. L’opinion contraire est une illusion de l’esprit qui, perdant de vue les raisons fugitives du choix de la volonté dans les choses indifférentes, se persuade qu’elle s’est déterminée d’elle-même et sans motifs.

Nous devons donc envisager l’état présent de l’univers, comme l’effet de son état antérieur, et comme la cause de celui qui va suivre. Une intelligence (démon de Laplace) qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée, et si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir comme le passé, serait présent à ses yeux.

Pierre-Simon Laplace, Essai philosophique sur les probabilités (éd. 1902)
Argumentation
PPrémisse : « L’état présent de l’univers est l’effet de son état antérieur. »
1On observe que tous les phénomènes dans la nature sont soumis à des lois naturelles.
2Chaque événement est déterminé par le principe de causalité, c-à-d les mêmes causes produisent les mêmes effets.
3L’homme fait partie de ce système universel.
∴Donc : la volonté de l’homme est déterminée et le résultat des causes qui la produisent.
En résumé
  1. Le hasard (absence d’une cause) est l’expression de notre ignorance des lois qui unissent effet et cause. Un miracle est donc l’ignorance du lien entre cause et effet.
  2. La causalité détermine non seulement les phénomènes naturels, mais aussi la volonté de l’homme.
  3. Le mécanisme est une conception matérialiste qui perçoit la plupart des phénomènes suivant le modèle des liens de cause à effet (mechanistisches Weltbild).

« Démon de Laplace » : si un être omniscient pouvait connaître exactement tout ce qui se passe dans l’univers en cet instant, jusqu’aux moindres mouvements de chaque particule, et qu’il saurait analyser correctement ces informations, il pourrait prédire avec une exactitude absolue tout ce qui va se passer et tout ce qui s’est passé partout dans l’univers.

Illustration du démon de Laplace : un personnage ailé en costume du XVIIIe siècle tient d’une main un système solaire et de l’autre une sphère remplie de formules et d’une galaxie

Vous contre le démon de Laplace

Dix lancers d’un dé. Devinez le résultat avant chaque lancer. Le démon, lui, connaît l’état exact du dé : pour lui, rien n’est incertain.

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Le démon0

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Partie 5
Saint-Augustin : l’homme est prédestiné

Autres positions

Illustration de saint Augustin en habits dorés, une plume à la main, regardant vers le ciel et tenant un cœur enflammé

Saint-Augustin, dans son traité De libero arbitrio, est le premier à mettre en lumière un paradoxe : Dieu est bon, mais il a créé l’homme, et l’homme choisit parfois le mal. Dieu a-t-il donc créé le mal ?

Pour s’en sortir, Augustin met en avant la notion de libre-arbitre : l’homme peut choisir librement entre le bien et le mal. Ainsi, l’homme est responsable du mal, et Dieu n’en est pas coupable. Le libre-arbitre donne aussi à l’homme une dignité particulière, qui le distingue des animaux.

Mais Augustin se met lui-même en difficulté avec le péché originel : une faute (celle d’Ève) se transmet de génération en génération, et chaque homme doit la racheter. Si c’est ainsi, l’homme n’est pas vraiment libre : il est prédestiné.

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Partie 6
Spinoza : l’homme est-il plus libre qu’une pierre ?

Autres positions

« Concevons une chose très simple. Une pierre, par exemple, reçoit une quantité précise de mouvement d’une cause extérieure, qui lui donne l’impulsion. Par la suite, l’impulsion de la cause extérieure ayant cessé, la pierre poursuivra nécessairement son mouvement. Le fait que la pierre reste en mouvement est donc contraint, non parce qu’il est nécessaire, mais parce qu’il doit se définir par l’impulsion de la cause extérieure. Et ce qui vaut ici de la pierre, il faut le comprendre pour n’importe quelle chose singulière, même si on la conçoit comme composée et apte à un grand nombre de choses. (…)

Ensuite, conçois à présent, si tu veux bien, que la pierre pense, tandis qu’elle poursuit son mouvement. Elle sait qu’elle s’efforce, autant qu’il est en elle, de poursuivre son mouvement. Eh bien, dans la mesure où elle n’est consciente que de son effort et qu’elle est tout sauf indifférente, cette pierre croira être parfaitement libre et persévérer dans son mouvement sans nulle autre cause que parce qu’elle le veut. Et voilà cette fameuse liberté humaine que tous se vantent d’avoir ! Elle consiste uniquement dans le fait que les hommes sont conscients de leurs appétits [désirs] et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés. »

Spinoza, Lettre à Schuller, octobre 1674, trad. M. Rovere

La pierre de Spinoza

impulsion Je roule parce que je le veux !

Une cause extérieure donne l’impulsion. Que se passe-t-il ensuite ?

Explication

Une pierre qui roule ne choisit pas de rouler : c’est une cause extérieure (l’impulsion) qui la met en mouvement, et elle continue nécessairement.

Imaginons maintenant que la pierre pense. Elle serait consciente de son effort pour continuer à rouler, mais elle ignorerait la cause qui l’a lancée. Elle croirait donc rouler librement, « parce qu’elle le veut ».

Pour Spinoza, c’est exactement la situation de l’homme : il se croit libre parce qu’il est conscient de ses désirs, mais il ignore les causes qui les déterminent. La liberté du libre-arbitre est donc une illusion qui vient de notre ignorance.

La pierre
L’homme
Une cause extérieure lui donne l’impulsion.
Des causes qu’il ne connaît pas produisent ses désirs.
Elle poursuit nécessairement son mouvement.
Il est déterminé dans ce qu’il veut.
Elle est consciente de son effort.
Il est conscient de ses désirs.
Elle ignore la cause : elle se croit libre.
Il ignore les causes : il se croit libre.

Comme chez Laplace, c’est l’ignorance qui crée l’illusion : l’illusion du hasard chez Laplace, l’illusion de la liberté chez Spinoza.

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Partie 7
Liberté et responsabilité

Si je n’ai pas le choix, suis-je responsable ?

L’incompatibilisme

Position philosophique selon laquelle le déterminisme et la liberté ne sont pas compatibles.

  • Admet que le libre-arbitre (la faculté de se déterminer librement) n’est qu’une illusion.
  • La liberté consiste en une indépendance de toute cause extérieure.
  • Liberté d’indifférence : l’homme est indifférent par rapport aux cours d’action, il peut choisir soit l’une ou l’autre.

Si la volonté de l’homme n’est pas libre (déterminée), alors l’homme n’est donc pas responsable.

Le compatibilisme

Position philosophique selon laquelle le déterminisme et la liberté sont compatibles.

  • Admet l’existence d’un libre-arbitre.
  • La liberté consiste en une absence d’obstacles dans la réalisation d’un choix.
  • Liberté de spontanéité : le pouvoir d’agir ou de ne pas agir en fonction de la volonté.
  • L’homme est capable de comprendre ses motifs et d’influencer sa volonté.

Si la volonté de l’homme est toujours libre, alors l’homme est toujours responsable pour ses actes.

Si la volonté de l’homme est déterminée, l’homme est-il responsable de ses actes ?
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Partie 8
Conclusion

La liberté, un bien fragile

La liberté est effectivement un bien fragile que nous devons sans cesse reconquérir. D’un côté il y a la liberté d’action qui nous permet de réaliser ce que nous souhaitons. De l’autre, se trouve la liberté de la volonté. En réfléchissant, nous pouvons élaborer notre propre volonté et choisir ce qu’elle doit être. Ainsi, nous préparons l’action. Pour nous sentir libres, il nous faut nécessairement parvenir à une forme de distance intérieure, de distance réflexive vis-à-vis de nos pensées, nos jugements ou encore nos désirs et nos émotions.

Selon Peter Bieri il ne faut pas se laisser diriger par la « volonté kitsch », une volonté calquée sur des clichés. Selon le philosophe suisse, c’est une « volonté de seconde main, qui n’est pas authentique. Une volonté kitsch est un désir que l’on a parce que l’on se croit obligé de l’avoir, comme celui, par exemple, de se marier en blanc. Le danger ne réside toutefois pas dans la tradition mais dans le manque d’authenticité ».

Illustration : portrait de Peter Bieri, cheveux blancs, veste en cuir sombre et chemise rayée
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Partie 9
Test : ma volonté est-elle « kitsch » ?

Selon Peter Bieri, une volonté kitsch est un désir que l’on a parce que l’on se croit obligé de l’avoir.

Pour chaque situation, pose-toi la question-test et réponds honnêtement. Personne ne verra tes réponses. Suivre une tendance n’est pas mal en soi : ce qui compte, c’est de savoir pourquoi tu veux quelque chose.

Situation 1 sur 8

« Les baskets blanches sont tendance, donc j’aime les baskets blanches. »

Question-test : Les aimerais-tu encore si elles n’étaient plus à la mode demain ?

« Tout le monde a le dernier smartphone, donc je le veux aussi. »

Question-test : Le voudrais-tu si aucun de tes amis n’en avait ?

« Je rêve d’un grand mariage en blanc, parce que c’est ce qu’on attend de moi. »

Question-test : Le voudrais-tu si personne n’attendait cela de toi ?

« Je veux faire des études prestigieuses, parce que mes proches et la société les admirent. »

Question-test : Choisirais-tu ces études si elles n’impressionnaient personne ?

« J’écoute cette musique, parce que tous mes amis l’écoutent. »

Question-test : Continuerais-tu à l’écouter si tu étais seul à la connaître ?

« Je veux ce style de vêtements, parce que les influenceurs le portent. »

Question-test : Le voudrais-tu si personne ne pouvait le voir, ni dans la vie, ni sur les réseaux ?

« Je poste mes vacances, parce que tout le monde poste les siennes. »

Question-test : Profiterais-tu autant de tes vacances si tu ne pouvais rien en montrer ?

« Je veux être riche, parce que c’est ce qui compte pour « réussir ». »

Question-test : Voudrais-tu autant d’argent si cela n’impressionnait personne ?