Philosophie Nozick Byung-Chul Han

Deux machines

Suite de l'allégorie de la caverne : Robert Nozick propose de nous brancher à une machine à plaisir. Byung-Chul Han suggère que nous sommes déjà branchés à une autre, une machine à performance. Que veut-on vraiment : sentir, faire, ou autre chose ?

Biographie Deux machines — Nozick et Han

Robert Nozick (1938–2002)

Philosophe américain, professeur à l'université Harvard

Portrait de Robert Nozick
Robert Nozick
  • Né à Brooklyn (New York) en 1938
  • Études à l'université Columbia, puis doctorat à Princeton
  • Enseigne à Harvard pendant plus de trente ans
  • Son livre Anarchie, État et utopie (1974) défend un « État minimal » et répond à John Rawls ; c'est là qu'apparaît la machine à expériences
  • Autres ouvrages : Philosophical Explanations (1981) et The Examined Life (1989)
Nozick Deux machines — Nozick et Han 01

Veux-tu seulement te sentir bien ?

La machine à expériences, dans Anarchie, État et utopie (1974)

Nozick imagine une machine capable de te faire vivre n'importe quelle expérience : écrire un roman, te faire un ami, lire un livre passionnant. En réalité, tu flottes dans un réservoir, des électrodes reliées au cerveau. Tu peux préprogrammer ta vie entière.

Te brancherais-tu à la machine pour toute ta vie ? La question de Nozick
…
se sont branchés
…
visites
…
des visiteurs
Nozick Deux machines — Nozick et Han 02

Que répond Nozick ?

Prends d'abord position pour toi-même, puis découvre sa réponse.

Vidéo Roy - A life well lived
Biographie Deux machines — Nozick et Han

Byung-Chul Han (né en 1959)

Philosophe germano-coréen, auteur de petits livres sur la société contemporaine

Portrait de Byung-Chul Han
Byung-Chul Han
  • Né à Séoul (Corée du Sud) en 1959
  • Étudie d'abord la métallurgie, puis part en Allemagne pour la philosophie, la littérature allemande et la théologie catholique
  • Docteur en philosophie avec une thèse sur Heidegger, puis professeur à Berlin
  • Écrit en allemand, en livres très courts : La Société de la fatigue (2010), La Société de la transparence (2012), Psychopolitique (2014)
  • Thèmes récurrents : l'excès de positivité, la numérisation, la disparition de la lenteur et du rituel
Han Deux machines — Nozick et Han 03

Et si la machine, c'était nous ?

Byung-Chul Han, La Société de la fatigue (2010, titre allemand : Müdigkeitsgesellschaft)

Pour décrire notre époque, Han oppose deux types de société. La différence ne tient pas seulement aux lieux ou aux règles : elle tient à la manière dont le pouvoir s'exerce sur nous.

Société disciplinaire

Un pouvoir qui dit non. Il vient de l'extérieur, par des règles, des surveillants et des sanctions.

  • Lieux : prisons, écoles, casernes, usines.
  • Langage : l'interdit. Tu dois, tu ne dois pas.
  • Personne type : le sujet d'obéissance, qui exécute ce qu'on lui ordonne.
  • Exemple : l'élève qui doit rester assis, se taire et rendre son devoir à l'heure sous peine de sanction.

On sait qui commande, donc on peut se révolter.

Société de la performance

Un pouvoir qui dit oui. Il vient de l'intérieur, par la motivation, les projets et les objectifs que l'on se fixe soi-même.

  • Lieux : partout : le bureau, la salle de sport, les réseaux sociaux, et l'école quand elle devient un parcours à optimiser.
  • Langage : la possibilité. Yes, we can : tu peux, donc tu dois.
  • Personne type : le sujet de performance, « entrepreneur de lui-même ».
  • Exemple : l'élève qui construit son profil, optimise son sommeil et ses révisions et publie son « parcours » sans que personne ne le lui demande.

Il n'y a personne à qui désobéir : si on échoue, on n'a que soi à blâmer.

Pourquoi cela change tout

Dans la société disciplinaire, la limite est visible : un mur, un règlement, une personne. Dans la société de la performance, la limite est intérieure : « si je peux, je dois ». Il n'y a plus de chef à renverser, et c'est ce qui rend l'épuisement difficile à nommer et à combattre. Han y voit l'origine de la fatigue et du burn-out de notre époque.

Han Deux machines — Nozick et Han 04

Patron et esclave à la fois

Auto-exploitation, excès et perte d'attention

Tu es à la fois le patron et l'esclave. Résumé de l'idée d'auto-exploitation chez Han
Auto-exploitation

Plus besoin de contremaître : tu te pousses toi-même plus loin que personne ne le ferait, et cela ressemble à de la liberté.

Violence de la positivité

Le problème n'est plus l'interdit mais l'excès : trop d'informations, de choix, de stimulation, de résultats attendus.

Attention profonde

Faire dix choses à la fois empêche de lire un texte difficile. Han défend l'ennui profond, d'où naît la pensée.

Pour Han, les maladies typiques de notre époque ne viennent plus de l'extérieur (virus, bactéries) mais de l'excès : dépression, burn-out, troubles de l'attention. Cette lecture est discutée, voir les objections plus bas.

Comparaison Deux machines — Nozick et Han 05

Les deux machines côte à côte

À toi de compléter le tableau : clique sur une case, puis choisis la bonne réponse.

Machine à plaisirMachine à performance
Ce qu'elle donneDes sensations agréablesDes résultats, du statut, des chiffres
Ce qui manqueLe contact avec le réelLe repos, la contemplation, l'attention profonde
Comment on y entreUn choix unique : on se branchePetit à petit, chaque jour, et cela ressemble à la liberté
Qui est le geôlier ?Une machineSoi-même
La question poséeVeux-je seulement me sentir bien ?Veux-je seulement être productif ?
Activité Deux machines — Nozick et Han 06

L'échelle des variantes

Les situations apparaissent une par une. Réponds honnêtement, puis découvre ton profil à la fin.

    Personne ne voit tes réponses : elles restent sur cette page. Les profils sont des types philosophiques inspirés de Nozick et de Han, pas un test psychologique : ils servent à lancer la discussion, et tes réponses peuvent changer d'un jour à l'autre.

    Synthèse Deux machines — Nozick et Han 07

    Là où les deux se rejoignent

    Une lecture croisée, pas la thèse de l'un ou de l'autre

    Le test de Nozick ne suffit pas

    Celui qui vit dans la société de la performance agit et construit dans le monde réel : il passe le test de Nozick. Pourtant il peut se sentir vide, car il lui manque l'arrêt et la contemplation.

    L'absence de résistance

    Chez Han, le monde moderne est trop « positif » : rien ne résiste. La machine de Nozick en est la version parfaite. Peut-être tenons-nous au réel justement parce qu'il nous résiste : l'ami têtu, le texte difficile, l'échec.

    L'ennui

    Dans la machine, il n'y a sans doute aucun moment creux, puisque tu choisis toutes tes expériences. Han dirait que sans ennui, rien de nouveau ne peut naître. Une vie sans temps morts est-elle meilleure ou plus pauvre ?

    Le branchement est-il libre ?

    Nozick suppose que tu choisis librement. Han doute qu'un choix fait sous auto-exploitation soit vraiment libre : celui qui dit « je veux travailler autant » peut-il dire autre chose ? Le désir de se brancher serait alors lui-même un symptôme.

    Critique Deux machines — Nozick et Han 08

    Objections à garder en jeu

    Aucun des deux auteurs n'a le dernier mot

    Contre Han
    • Le tableau ignore ceux qui travaillent trop par précarité ou par dette : pour eux, la contrainte vient bien de l'extérieur.
    • Han généralise beaucoup, avec peu de données. Le burn-out vient-il d'un changement culturel ou de conditions de travail précises ?
    • La contemplation a longtemps été le privilège de ceux qui avaient du temps libre.
    Contre Nozick
    • Refuser la machine peut venir d'un biais du statu quo : on préfère ce qu'on connaît. D'où la variante « tu es déjà branché ».
    • Les intuitions varient selon les personnes, les cultures, et selon qu'on souffre ou non.
    • Pourquoi les expériences dans la machine seraient-elles « fausses » et celles du dehors « vraies » ?
    Une tension à discuter

    Nozick valorise l'action, Han redoute l'agitation. Parlent-ils de la même chose ? Agir avec un but, ou s'activer sans cesse ?